Exemple : Un billet d'absence humoristique ​

Toronto la rebelle

Toronto et moi, c'est une lutte à finir! Toutes les fois où j'y ai mis les pieds, il m'est arrivé des choses incroyables. Les deux formations chez un client du centre-ville n'ont pas fait exception. Laissez-moi vous le raconter.

Mon premier cours à Toronto

C'est en 1990 que je suis allée à Toronto pour la première fois. J'allais y diffuser une « Formation des formateurs » pour des entraîneurs nationaux de la natation.  À peu près tout avait mal tourné : le nombre de participants inscrits dépassait la capacité de la salle, les réservations de chambres n'avaient pas été honorées, les menus avaient été changés et le cours n'était pas adapté à cette clientèle. Mes habiletés en anglais y étaient aussi pour quelque chose. Mon collègue Mark, avec qui j'avais beaucoup de plaisir, m'avait dit : « You, francophones, you speak english too fast! » (Vous les francophones, parlez anglais trop vite!). Ce à quoi j'avais répondu du tact au tact : « It's because we think faster. » (C'est parce qu'on pense plus vite.) Toronto ne me l'a jamais pardonné. J'avais cependant compris qu'il me fallait ralentir mon débit, mais le succès en anglais ne vint que deux ans plus tard, et pas à Toronto.

Où sont mes bagages?

En mars et avril 2003, je dois diffuser deux formations à Toronto, à deux semaines d'intervalle. Juste avant mon départ, dans mon appartement de Chicoutimi, mon basset, Sir William (Shakespeare), mange les chaussures que je dois porter. J'aurais dû alors me douter que ma saga torontoise ne faisait que continuer!

Le 17 mars 2003, à 13h30, j'arrive à Toronto au terminal Pearson en provenance de Québec. J'avais traversé le Parc des Laurentides en voiture. Le soleil est radieux et il fait 17 degrés Celsius. Je porte un chandail de laine à col roulé et des pantalons doublés. J'ai mes bottes et mon manteau d'hiver. Il fait chaud, et cette fois, ça n'a rien à voir avec les hormones.  Devant le carrousel des bagages, j'attends, j'attends, j'attends. Ma cliente aussi m'attend, m'attend, m'attend.  Je finis par me rendre au comptoir des réclamations et j'apprends que mes bagages sont restés... à Québec! Ils me seront livrés à l'hôtel vers 19h. Connaissant la fiabilité de cette compagnie aérienne, j'en doute. J'imagine donc un plan B, tant pour mes vêtements que pour le matériel didactique de la formation.​​​

Après trois heures passées avec la cliente à lui expliquer ce que j'allais faire le lendemain, avec ou sans matériel didactique, je prépare la salle, j'avale rapidement une bouchée et je cours à la librairie pour acheter du matériel de rechange. Sur la rue, je hèle un taxi pour me rendre à l'hôtel avant qu'on m'y livre mes bagages. Le chauffeur de taxi ne connaît pas bien le trajet; il est arrivé du Pakistan il y a trois semaines. Il ne veut pas me laisser sortir du taxi, ni me donner mon reçu. « I will marry you! Thirty minutes for a coffee in your room! »  ​Je dois avoir l'air d'avoir une poignée dans le dos... Je finis par hurler : « Tu marieras une torontoise si tu veux ton statut d'immigrant permanent! » Et ça n'a rien à voir avec le racisme. Devant ma colère, il déverrouille les portes et me laisse sortir. Zut, je n'ai pas de reçu.

Après les formalités d'usage, je parviens à ma chambre. Je pue! Je n'ai pas de vêtements de nuit et je ne peux pas dormir avec ma tenue de rechange. Il n'y a pas de robes de chambre dans cet hôtel. À 21h, je joint la réclamation de bagages au téléphone. Toujours pas de nouvelles de mes affaires. Je rappelle à 22h, 23h, minuit, 1h. Rien. Je me découvre soudain un talent pour la persuasion : « C'est une formation de 16 000 $ que vous mettez en péril. Êtes-vous prêts à en assumer les frais? » Mes bagages sont arrivés quelques minutes plus tard. Vite la douche. Il ne me reste que cinq heures de sommeil.

La journée du lendemain est pénible. Comble de malheur, j'ai un groupe difficile, avec un « grand talent » qui veut prouver qu'il connaît tout, une victime perpétuelle et une autre qui-ne-sera-jamais-capable-de. Le jour suivant, c'est plus facile, sauf que Bush a déclaré la guerre à l'Irak. Mes étudiants sont anxieux. Je rentre ensuite à Chicoutimi, avec tous mes bagages.

La pneumonie atypique

Le 2 avril 2003, à 13h30, je reviens à Toronto pour enseigner les deux autres jours qui complètent cette formation. Le terminal Pearson est complètement chamboulé. Les gens portent des masques et des gants et il y a maintenant des affiches assez inquiétantes sur les mesures à prendre contre la propagation de la pneumonie atypique, le SRAS  pour syndrome respiratoire aigu sévère. Mais, soulagement, mes bagages sont là! J'ai prévu le coup : je porte un manteau de printemps, des chaussures et je suis vêtue légèrement. Je sors du terminal. Il fait - 5 degrés Celsius,  je gèle comme un rat et ça n'a rien à voir avec le syndrome prémenstruel. Les prévisions météo que j'ai consultées pour Toronto n'étaient pas bonnes. Je saute joyeusement dans un taxi, convaincue que tout ira bien. Je suis bien préparée et les commentaires des jours 1 et 2 sont très positifs. À moi Toronto, je t'aurai cette fois! Quelle prétentieuse...

Attention, verglas

Les deux jours de formation se déroulent très bien. Il manque cependant cinq participants : le SRAS fait des ravages et il y a du verglas. Comparativement à ce que j'avais vécu à Montréal en 1997, je croyais qu'il n'y avait pas lieu de s'alarmer. C'est alors que ma cliente m'annonce que l'aéroport es fermé. Il n'y a plus de glycol pour dégivrer les ailes des avions. Tout est cloué au sol. Je dois trouver un autre vol pour rentrer demain et une autre chambre d'hôtel. Je pense à mon chien qui va passer un jour de plus à la pension canine. 

Après avoir ramassé le matériel didactique, je m'installe à un poste de travail chez le client et j'essaie de trouver un vol sur le site Internet et par téléphone. J'appelle aussi mon patron pour le prévenir des coûts supplémentaires. Il rit. Il sait à quel point je déteste Toronto. La cliente m'annonce qu'elle quitte l'endroit et me souhaite une bonne fin de semaine. Je peux rester dans les bureaux jusqu'à 18h30, après quoi ils éteignent les lumières et verrouillent les portes. Mais à 18h00, les lumières s'éteignent. Je m'époumone : « There somebody in! Don't turn off the lights! » (Il y a quelqu'un! N'éteignez pas les lumières!) Ça n'a rien à voir avec la claustrophobie.

Une bonne âme rallume et vient me voir. Elle s'appelle Hélène. Elle est québécoise et me dit qu'elle va m'arranger ça :  « On a une agente de voyage; elle peut te réserver une place sur le prochain vol. Je ne comprends pas que la patronne ne te l'ait pas proposée. » Dire que j'attends en ligne depuis 90 minutes... Eurêka, 30 minutes plus tard, j'ai en poche  mon nouvel itinéraire de vol. Il me faudra cependant être à l'aéroport à 5h30, parce qu'ils sur-vendent les sièges. J'ai réservé la dernière chambre au même hôtel; il n'y a aucune place disponible dans les hôtels qui entourent l'aéroport. Je prends mes bagages et tout le matériel didactique et je sors de l'édifice. Ah! Le verglas. J'avais oublié. Le sel ne fait pas effet et tout est glacé.

Ayoye!

Enfer et damnation! Je tombe dans l'escalier glacé et je descends en même temps tous les saints du ciel dans une litanie de jurons. Mon sac de vêtements m'a protégée du choc avec le béton, mais j'ai entendu craquer. Je suis un peu sonnée. Je regarde autour de moi et reprends mes idées. Oh! Je suis dans un pays en guerre, c'est certain! Il fait noir partout, il pleut, je suis trempée et j'ai mal. Il y a eu un bombardement? Des voitures se sont tamponnées et les capots, pliés en deux, laissent échapper une fumée blanche. Les reflets des gyrophares sur les nuages de fumée rendent le portrait apocalyptique. Sur la rue, les piétons portent des masques. Je dois avoir une allure de contagion; aucun d'eux ne s'approche pour me donner un coup de main. « Laissez faire, une Québécoise sait toujours se relever, même en temps de guerre! » Ça n'a rien à voir avec mes allégeances politiques.

Je finis par attraper l'un des rares taxis encore en circulation dans le centre-ville. Direction : l'hôtel.  Je dépose mes bagages, me change et ressors chercher quelque chose à manger; le restaurant de l'hôtel est en rénovation. J'ai mal au dos, mais je vais survivre à Toronto, parole de Rocheleau! Je dois marcher au moins un kilomètre pour trouver un restaurant ouvert. On me fait comprendre que je dérange et qu'ils allaient fermer. Je prends des mets pour emporter. Merci pour votre hospitalité!

Le dernier vol

Au petit matin, j'ai l'impression d'avoir été écrasée par un tank. Ça n'a rien à voir avec l'ostéoporose! Je sors de mes tranchées pour affronter l'ennemi à 4h30, sans déjeuner. La pluie verglaçante tombe toujours, mais j'ai entendu à la radio qu'un nouveau stock de glycol était arrivé à l'aéroport Pearson. Enfin, une bonne nouvelle. Je déchante à mon arrivée au terminal B. Il y a une file d'attente en serpentins d'au moins un kilomètre pour accéder au bureau d'enregistrement. La foule est dense et les gens qui portent des masques et des gants sont encore plus nombreux que les jours précédents. Les plus rigolos sont ceux qui portent des turbans et des masques. L'élastique qui maintient le masque est tellement étiré qu'il est encavé dans leurs joues. Après deux heures en ligne, je finis par hurler. On procède à l'embarquement de mon vol et je suis encore à plus d'une heure du bureau d'enregistrement. Je suis habituellement de nature joyeuse, mais là, je pompe. Un gardien finit par me remarquer dans la foule et il me conduit jusqu'au quai d'embarquement. Je suis finalement assise (confortablement?) à 7h20, heure du départ. J'ai vraiment mal dans le dos. Je demande des analgésiques à l'agente de bord de mon secteur. Mais l'avion ne part pas. Je suis la seule passagère à bord. Les agents de bord du vol vont chercher les autres passagers pris dans la file d'attente. Les passagers arrivés, il faut maintenant redéglacer l'avion. Ça prend une heure pour déglacer un Airbus 719. Il est 9h30 quand l'avion décolle. Au moins, c'est un avion rapide.

Arrivée à Québec vers 10h20. On a eu du café dans l'avion. Ça n'a rien à voir avec du vrai café, mais pour une caféïnomane, ça aide à patienter. J'attends, j'attends, j'attends mes bagages. Mon chien aussi attend, attend et attend à la pension. Il faut que j'y arrive avant 17h00! Ben voyons... Ils ont perdu mes bagages! Je dois être damnée.  « Envoyez-les par Purolator, parce que là, j'en ai vraiment assez! » Et j'ai tellement mal dans le dos. Dehors, il fait une tempête de neige. Je vais avoir beaucoup de plaisir à traverser le Parc des Laurentides! Mon véhicule a une transmission manuelle : un char à mitaines, comme on dit chez nous. (En anglais, ça ne fait pas un car with mittens ou gloves, OK? C'est plutôt « standard car ». Ne faites pas la même erreur que moi!) À chaque embrayage, je sens une douleur intense dans le bas du dos; les larmes coulent sur mes joues et pourtant, je ne pleure pas. Je me console en pensant que le seul vol à avoir décollé de Toronto ce matin, c'était le mien. Ils ont encore manqué de glycol. Alors, de quoi je me plains?

J'arrive enfin à Chicoutimi à 16h00, juste à temps pour aller chercher Sir William. Je prends un grand bain chaud. J'ai peine à bouger. Il faut que je me rende à l'urgence; le mal empire tout le temps. Eh bien, je ne me plaignais pas pour rien : entorse lombaire, contusions multiples et une belle craquelure dans mon ossature!

Absence forcée et combat à finir

Vous m'excuserez, mais je ne rentrerai pas au travail lundi matin, ni pour les deux prochaines semaines au moins. J'ai redit à mon patron que je détestais Toronto et il m'a répondu qu'elle me le rendait bien. Finalement, je ne sais plus laquelle de nous deux, Toronto ou moi, est la plus rebelle, mais c'est une lutte à finir. Et je la remporterai​... quand je serai guérie!